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Allégorie du pouvoir pseudo réaliste de Ndoumbélane : Un serpent qui se mord la queue

Allégorie du pouvoir pseudo réaliste de Ndoumbélane : Un serpent qui se mord la queue

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by décembre 14, 2018 A la une, Opinion

NETTALI.SN – En faisant du pouvoir une fin en soi, l’homme politique s’enferme dans un cercle vicieux et se perd très facilement dans la tragédie du pouvoir. Il est désormais captif de ce pouvoir et finit par se déshumaniser toujours davantage dans chacun de ses efforts pour être ce qu’il n’est pas. Quand la violence et la corruption ne suffisent plus, il se tourne vers l’océan de la mythification et de la déification. Mais les hommes avertis savent depuis fort longtemps que l’excès de mythification se transforme en réification (chosification). La vie privée devient publique, la vie publique devient dangereusement privée : on dîne avec des communicants et des storytellers pour transformer la république en un club de copains. Des historiens et des sociologues (parmi lesquels Max Weber) ont montré que des hommes ont vécu sur cette terre dans des sociétés sans État. Le charisme d’un homme suffisait parfois à réguler et à arbitrer les conduites. Le charisme n’est pas mort en politique, il ne peut mourir, car ce serait également la mort de la politique.

Ousmane Sonko n’est pas mon candidat, mais je ne peux que respecter sa capacité à magnétiser des jeunes et à électriser des foules, non par son éloquence et sa science, mais pour ce qu’il représente. Ces milliers de jeunes qui contribuent pour acquérir les tee-shirts et les effigies de son parti ne le suivent ni par intérêt ni par une quelconque peur qu’il leur inspirerait. C’est la preuve que la légitimité est la seule matrice viable de l’autorité qu’on peut avoir sur ses semblables. Quand les peuples se reconnaissent volontiers dans un leader, ils sont capables de tous les sacrifices et rien ne leur résiste définitivement.

Quand on ne devient grand que par l’entremise d’un pouvoir qu’on exerce passagèrement, on a peur de le perdre, car ce pouvoir devient son âme : il est dès lors aussi précieux que le souffle de sa vie. En revanche, quand on a du charisme fécond et de la grandeur non artificielle on dédaigne fortement certaines mesquineries. Les intrigues, les manœuvres sommaires et le cynisme extravagant tuent la politique. L’art politique, comme tout art, requiert de l’inventivité, de la sérénité et surtout du sens de la mesure. Les arts plastiques sont les plus populaires parce qu’ils sont les plus sensibles à la symétrie : la laideur et l’ignominie sont dans l’excès.

Ce n’est pas en recourant aux préciosités pédantesques d’un expert en manipulation qu’on deviendra grand. Les journalistes et autres communicants peuvent aider à conquérir le pouvoir (parce qu’il arrive que des peuples se trompent) mais on ne gouverne pas par la communication : il faut bien évidemment d’autres ressorts pour gouverner dignement. Extirper des journalistes des tréfonds de l’indignité pour en faire des laudateurs masqués ne relève pas du génie politique : c’est un manquer de grandeur et d’éthique politique. Acheter des parrains pour créer une pénurie dans le camp adverse ne relève pas du génie politique, cela relève de la perfidie et du cynisme. Utiliser tous les moyens illégitimes et illégaux pour rendre inéligibles ses adversaires aux prochaines élections ne relève nullement d’un quelconque génie politique : ça s’appelle manque de courage, lâcheté. Absoudre tous les criminels dès lors qu’ils acceptent de rejoindre les rangs du parti au pouvoir n’est pas républicain : c’est de la trahison, voire de la traîtrise. Prétendre que chercher à se maintenir au pouvoir par tous les moyens, c’est faire du réalisme ou de la stratégie politique, c’est renoncer à son métier de journaliste pour embrasser la carrière d’éboueur politique.

Non monsieur l’ancien journaliste et actuel éboueur politique ! Comme Kant, nous dirons plutôt que la politique ne pourra jamais faire un pas avant d’avoir rendu hommage à la morale. Dire que tous les moyens sont bons pour se maintenir au pouvoir, c’est à la fois mentir sciemment et faire une hérésie monumentale en sciences politiques. Celui qui prône le faux à la place de la vérité pour se maintenir au pouvoir se contredit, car la condition même de son accès au pouvoir est la véracité : le menteur est le premier partisan de la véracité disait Kant. Il est obligé de se mettre dans les habits du véridique pour réussir son mensonge !

Le réalisme politique n’est pas de la bouffonnerie, encore moins de la perfide cruelle : il requiert un peu de tact et d’intelligence. Le réalisme politique est, de toute façon, une illusion, car comme l’a démontré Simone Weil, le pouvoir devient une obsession et transforme le prince « réaliste » en esclave : il aliène son humanité. Toute sa vie se réduit au pouvoir, ses moindres réflexes sont asservis par le pouvoir. Il est tout le temps dans le camouflage, dans le déni de réalité et dans la comédie d’un paraître toujours plus obscène. Il cherchera en vain à fortifier son pouvoir, mais sa misérable obsession de la grandeur l’empêche de comprendre qu’il provoque indirectement un contre-pouvoir symétrique à sa folie du pouvoir. Il dépensera sans compter dans la magie et dans l’acquisition d’armes, mais il n’aura jamais la tranquillité.

François Hollande n’a pas réussi son quinquennat, mais ça ne l’a jamais empêché de marcher sans protection dans les rues. Aujourd’hui qu’il est sorti par la grande porte, son nom rappelle la grandeur nature dont parlait Pascal. Mais ceux qui n’ont de grandeur que d’établissement seront éternellement obligés de rapetisser les autres afin de s’élever, d’agonir pour exister, de brutaliser pour se faire respecter. Un véritable héros ne sera jamais un président des contingences et des superfluités : il sera toujours l’homme de la nécessité. Aussi longtemps que Maximilien de Robespierre incarnait les idéaux de la Révolution, sa force était celle du peuple de la Révolution. Mais quand sa « Terreur » a commencé à corrompre les valeurs de la révolution, il finit à l’échafaud.

L’autorité authentique n’a pas besoin de la terreur, disait Annah Arendt : ce qui fait que je respecte mon père, ce n’est ni la peur qu’il pourrait m’inspirer ni la nécessité que représente son assistance pour mon bonheur, c’est plutôt ma reconnaissance de son autorité naturelle, « ma » reconnaissance de moi-même dans son autorité. La grandeur ne se décrète vraiment pas ! Et « ce n’est pas parce qu’on monte sur des tables qu’on deviendra grand » !

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

Président du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

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