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Cocaïne : une nouvelle année record ?

Cocaïne : une nouvelle année record ?

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by avril 6, 2018 International

L’année 2018 sera-t-elle encore une année record pour le trafic de cocaïne ? C’est ce qu’on peut se demander au vu des dernières informations disponibles. Plusieurs rapports récents signalent une augmentation importante de la production de cocaïne, notamment à partir de la Colombie, redevenue le premier producteur mondial. L’augmentation du trafic, des saisies et de la consommation, sont-elles le résultat de cette hausse de la production mondiale de cocaïne ? Des éléments de réponse de David Weinberger, chercheur à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) et de Michel Gandilhon en charge des études sur les tendances récentes et les nouvelles drogues à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

En dehors du cannabis qui reste la drogue la plus produite et consommée au monde, la cocaïne, première drogue dure en circulation, est un psychostimulant dont la consommation est addictive et pour laquelle il n’existe pas de traitement de substitution comme pour l’héroïne.

La cocaïne – chlorhydrate de cocaïne – est le résultat de plusieurs manipulations chimiques à partir de feuilles de coca, une plante sud-américaine que l’on trouve aussi en Afrique de l’Est. Le « crack » ou « free base » est un dérivé du chlorhydrate de cocaïne. La cocaïne a été classée stupéfiant par la convention unique sur les stupéfiants de l’ONU de 1961.

RFI : Plusieurs rapports, dont le dernier, de l’antenne de l’ONU sur la drogue et le crime (UNODC) estiment que la production mondiale de cocaïne, est d’environ 1 000tonnes par an. Partagez-vous cette évaluation ?

David Weinberger : La production mondiale de cocaïne provient essentiellement de trois pays : la Colombie, le Pérou et la Bolivie. En ce qui concerne cette dernière, il faut rappeler qu’au regard des tensions politiques, l’UNODCn’a pas de données. Il y a là une zone d’ombre importante et son estimation est moins fiable que pour les autres pays. Le Pérou lui, est le pays d’origine. C’est là que dans les années 1950, des chimistes allemands ont inventé le chlorhydrate de cocaïne. C’est toujours resté une zone assez active en termes de production. Cependant, les estimations montrent que leur production s’est stabilisée. La Colombie est redevenue aujourd’hui le premier producteur et réalise 30 à 40% de la production mondiale.

En Colombie, il y aurait eu une augmentation très significative, de l’ordre de 30% de la production, entre 2015 et 2016, qui a alerté l’UNODC. Je pense que cela a commencé bien avant et que cette estimation est le résultat d’une modification du mode de calcul. L’UNODC et les Etats-Unis ont vivement critiqué les choix du président Juan Manuel Santos d’en terminer avec les stratégies de fumigations des champs de coca en Colombie, qui étaient extrêmement néfastes à la fois pour les populations locales mais aussi pour l’environnement. Les Colombiens sont donc passés à l’éradication manuelle qui est beaucoup moins efficace.

Aujourd’hui, il y a des gens qui ont intérêt à mettre en lien cette augmentation de la production et la fin des stratégies de fumigations. Si on soustrait les saisies à la production, soit 864 tonnes, et qu’on les renvoie à la consommation mondiale, cela ne coïncide pas. Il y a des études italiennes et colombiennes qui estiment qu’au lieu des 1 000 tonnes officielles, on serait plutôt autour de 3 000 tonnes, voire 4 000 tonnes de cocaïne produites au niveau mondial.

Pour expliquer cette performance colombienne, certains invoquent l’incidence des accords de paix entre le gouvernement et l’ex-guérilla des FARC, car dans ce cadre, on a promis une aide aux paysans s’ils abandonnaient la culture de la coca. Et que cela aurait produit l’effet inverse, car beaucoup se seraient alors lancés dans cette agriculture pour pouvoir bénéficier des aides à la reconversion ?

J’ai entendu cette version aussi, mais je suis assez critique. Le problème des aides est toujours le même : la feuille de coca reste un produit assez rentable à un dollar le kilo et donc, il faudrait vraiment des actions particulières. D’autre part, on a vu les paramilitaires d’extrême droite et des AUC, les Autodéfenses unies de Colombie, déposer les armes il y a quelques années. Une partie significative s’est réorganisée vers la production de cocaïne, sans aucune connotation politique : on les appelle les BACRIM, des bandes criminelles émergentes très actives dans le trafic de cocaïne. Je pense qu’il va se passer la même chose avec les FARC. Une partie va sortir de l’économie de la cocaïne mais une autre va sortir de la politique pour rentrer à 100% dans le trafic de la cocaïne et construire de nouvelles alliances. Donc aujourd’hui, on va avoir une reconfiguration partielle des acteurs du trafic et la production va continuer à être en augmentation permanente.

Sur les prix, quel est le ratio entre le coût de fabrication et le prix de vente à l’arrivée sur différentes destinations ?

Si on se limite au chlorhydrate de cocaïne, qui est le produit final le plus primé et le plus cher, les dernières estimations de l’UNODC montrent un prix moyen qui serait de 1 600 dollars le kilo, sachant qu’il y a déjà des variations internes en Colombie entre le prix à la sortie de l’usine dans la forêt et dans les grandes villes ou les grands ports. En plus, il y a un prix de la corruption qui est très élevé, et les Colombiens estiment que le prix de la cocaïne sortie du pays, corruption incluse, est de 4 500 dollars et qu’il sera négocié entre 40 000 et 55 000 dollars en France, soit 35 000 à 45 000 euros. Le prix du kilo de cocaïne au Japon est quatre fois plus cher qu’en France.

On a l’impression que c’est un produit qui s’est « démocratisé ». Est-ce qu’il y a eu une baisse des prix par rapport aux années passées ?

A la fin des années 1990, le prix au détail en France était autour de 150 euros, aujourd’hui on est autour de 70 ou 75 euros. Ce qui est très important, c’est le prix et la pureté qui peuvent permettre de savoir si le prix évolue. Or, la pureté est bien meilleure aujourd’hui. Donc, on est sur une tendance où la cocaïne est bien moins chère et de bien meilleure qualité qu’il y a quinze ans.

Mais il y a aussi une autre évolution, qui est un sous-marché, celui de la « cocaïne base », que certains appellent « la cocaïne du pauvre », qui explose dans toute l’Amérique latine. De mon point de vue, c’est une stratégie de diversification des produits de la coca vers une population qui est moins aisée et qui ne peut pas se payer du chlorhydrate de cocaïne. Cette cocaïne du pauvre fait des dégâts sanitaires, sociaux, politiques considérables dans toute l’Amérique latine et il n’est pas impossible qu’on la voit apparaitre aussi dans d’autres zones pour y développer une clientèle moins aisée.

Michel Gandilhon, vous qui êtes à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), quelles sont les tendances en termes de consommation ?

Michel Gandilhon : Nos dernières études à l’OFDT montrent que sur huit grandes villes françaises, dans l’espace urbain, qui concernent des profils très marginalisés, ou dans des espaces festifs, la cocaïne est omniprésente. Elle est très disponible en France, voire même hyperdisponible. Depuis 1992, on mesure tous les quatre ans la consommation de cocaïne dans la population française. Ce qu’on observe, c’est que cela ne cesse d’augmenter. On a une consommation qui a été multipliée presque par quatre en 20 ans. Cette tendance pour la France est incontestable et les saisies réalisées par la police, la gendarmerie et les douanes montrent aussi que chaque année, on bat des records. D’après l’Office central pour la répression du trafic de stupéfiant (OCERTIS), les saisies pour l’année 2017 ont battu un record historique.

Une étude de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) qui consistait à mesurer les traces de cocaïne dans les eaux usées des grandes villes européennes, a fait apparaître par exemple sur la ville de Genève une augmentation de la présence de la cocaïne de 64% en 2017 par rapport à 2016. Cette augmentation que vous avez observée en France, est-elle aussi européenne et mondiale ?

En Europe, on a des situations très contrastées. Des pays comme le Royaume-Uni ou l’Espagne, qui ont commencé à consommer de la cocaïne de manière massive plus tôt que nous, ont atteint un pic et connaissent une décroissance de leur consommation. Alors qu’en France par exemple, on est dans une augmentation constante. Mais je dirais qu’au niveau européen, la consommation a plutôt tendance à stagner et même à régresser.

Au niveau mondial, le marché américain, qui était le premier marché pour les trafiquants, est aujourd’hui plutôt stable, après une très forte décrue. Il y a eu un pic de consommation vers 2006-2007 et on a assisté à une baisse spectaculaire aux Etats-Unis. Pour pallier cette baisse américaine, les trafiquants ont réorienté une partie de leur exportation vers l’Europe, en très forte augmentation. Depuis, la situation s’est stabilisée et aujourd’hui, elle redonnerait quelques signes de reprise à la hausse, qui reste à confirmer.

En revanche, il y a de nouveaux marchés qui prennent le relais à l’échelle mondiale comme le marché latino-américain qui est en train de devenir le deuxième plus grand marché au monde en nombre de consommateurs. Il y a aussi l’Afrique, où la consommation de cocaïne se développe de manière très importante, et évidemment l’Asie, car ce qu’on observe, c’est que le développement économique et donc l’augmentation du niveau de vie sont en train de permettre à de nombreux pays de rentrer progressivement dans la consommation de la cocaïne. RFI

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