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Samuel Beckett, précurseur du « Nouveau roman »

Samuel Beckett, précurseur du « Nouveau roman »

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by avril 27, 2019 Culture

Si l’histoire de la littérature française retient le nom d’Agrippa d’Aubigné, de Pierre de Ronsard ou de Jean de Sponde pour la littérature médiévale, celui de Victor Hugo, d’Emile Zola ou de Balzac pour le siècle du roman, elle garde incontestablement pour le siècle dernier le nom de Jean Paul Sartre ou celui de Samuel Beckett.

Père du « Nouveau roman », Beckett, cet irlandais amoureux de la France mais surtout amoureux de la littérature française, a donné au roman une nouvelle esthétique.

Le roman sous sa forme classique nous a souvent présenté des héros ou des héroïnes de chair et sang qui vivent ou qui semblent vivre, qui marchent suivant la trame d’un récit pour la quête obstinée d’une victoire, d’un idéal. On verra Bakayoko des Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane haranguer les foules, dénonçant l’ordre colonial pour le triomphe de la justice sociale. Ndèye Touti du même roman incarne l’émancipation de la femme et se présente comme figure de proue dans cette grève des cheminots du Dakar-Niger.

Par ailleurs, Germinal offre aux lecteurs une kyrielle de personnages comme Etienne Lanthier qui incarne le mythe de vie, Souvarine le mythe rouge, celui de l’apocalypse. « Il faut que ça pète. » Et plus loin : « il faut allumer le feu aux quatre coins des villes, on verra après. » C’est le mythe rouge du cataclysme. Il faut détruire tout dans la boue et dans le sang. Des cendres, comme une sorte de palingénésie, va naître une nouvelle race.

Comme on le voit, ces héros sont des espèces de messie, de messagers qui véhiculent une prophétie de la Rédemption. Comme si ils venaient en sauveur pour libérer des damnés, des victimes.

Samuel Beckett, lui, présente à son lecteur des personnages presque réduits à néant semblables à des objets sans âme ou du moins sans conscience.

Le romancier

Son œuvre solitaire, close sur elle, est érigée dans la nuit et dans le désert, aux marches de la littérature, encore un peu c’est le gazouillis informe, encore un peu c’est le silence. Les personnages de Beckett n’incarnent aucun triomphalisme, ils sont au contraire des êtres sans identité, sans références et sans repères.

En dehors de son premier roman Murphy où Beckett utilise les catégories spatiales et temporelles, avec une description raisonnée, le roman de Beckett est une sorte de roman antiroman. L’auteur de Molloy va bientôt écarter les procédés de la narration les plus légitimes et les plus indispensables, renoncer à ce qu’on appelle l’art du roman…

Les personnages de Beckett sont des larves qui végètent dans la déréliction, hors de l’espace et hors du temps.

L’état civil, il l’embrouille, le dévaste. Les objets et les personnages sont pulvérisés dans la même indifférence.

Ce qui est mis au premier chef dans l’œuvre de Beckett, c’est cette voix qui parle et qui ne peut se taire, cette faillite de l’espèce, cette kyrielle de dégradation et à la fin c’est le néant. Ainsi, ce qui compte c’est la voix, c’est le langage qui constitue l’œuvre, mais les personnages parlent pour ne rien dire. Ou du moins ce qu’ils disent sort du cadre d’un langage articulé ou d’un discours conscient qui exprime une pensée ou une idée. Par ailleurs, l’importance accordée à la description objectale a donné au Nouveau roman, l’appellation de «  l’Ecole du regard »

L’originalité de Beckett consiste à présenter une vision nouvelle de sa forme de l’absurde et du néant. Chez Sartre, le sentiment de l’absurde s’exprime par l’intermédiaire de personnages qui sont nettement définis dans l’espace et dans le temps. Qui ont une existence bien à eux, qui agissent ou du moins qui semblent agir selon leur bon plaisir. « L’homme est par ce qu’il fait » dira Jean Paul Sartre et plus loin : « l’existence précède l’essence.»

Les personnages de Beckett sont des vagabonds qui croupissent dans la boue. Les catégories dans lesquelles nous situons notre vie journalière, passé, présent et futur sont des notions absurdes pour le héros beckettien car le temps semble s’arrêter dans l’immobilité de l’instant.

Le dramaturge  

Beckett, estimant sans doute qu’il est sans intérêt d’épiloguer à perte de vue sur l’absurdité de l’existence, se contente de donner au spectateur le sentiment physique de cette absurdité par les cris douloureux, les lambeaux de phrases déchainées de ses créatures crépusculaires. C’est une image trop atroce, inhumaine, à peine tolérable d’un univers en décomposition.

« Une régression au-delà de rien », dira A.R. Grillet

« Un au-delà de toute souffrance inimaginable », ajoutera Geneviève.

« Un étalage malsain de la misère de l’homme sans espérance, sans grandeur, sans rien », renchérira J. J. Gautier.

 

En attendant Godot 

Le chef-d’œuvre indiscutable parce que nous avons là des êtres de chair et de sang soutenus par une espérance qui, à elle seule, comme à un sens humain du drame, chacun de nous se sent concerné par ses personnages, leur quête du bonheur qui semble les fuir et plus que tout la quête obstinée de ce qu’ils sont.

Appréciant la pièce, Jean Anouilh disait : « Godot est une sorte de chef-d’œuvre désespérant pour les hommes en général et pour les auteurs dramatiques en particuliers. »

Cette pièce tragique en deux Actes met en scène deux vagabonds d’un âge incertain : Vladimir et Estragon qui s’appellent entre eux Didi et Gogo. Ils apparaissent au crépuscule sur une route de campagne. Que font-ils ? Rien, ils sont là, comme las dans cette rondeur fermée, échangeant quelques propos sur la question matérielle ou sur leur misère. « Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va », soupire Estragon.

Les deux personnages attendent un certain Godot, personnage mythique, mystique et mystérieux qui leur a donné un rendez-vous, bien vague d’ailleurs. « Oui, dans cette immense confusion, une seule chose est claire : nous attendons que Godot vienne. »

A la fin du premier Acte, un messager leur apprendra que Godot empêché « ne viendra pas ce soir mais sûrement demain. » Les deux vagabonds sont heureux de se retrouver le lendemain, à la même heure et au même endroit.

Les errants essayent de converser sans s’exalter. Ils apparaissent méconnaissables comme rongés par le temps.

Dans le deuxième Acte, ils apparaissent sous les noms de Pozzo et Lucky. L’un est aveugle, l’autre est muet. A la fin de l’Acte, le messager revient pour leur apprendre que Godot ne viendra que le lendemain.

Comme on le voit, le personnage de Beckett, pour exprimer l’absurdité de la vie, est semblable à un « objet-existant », doté d’une âme mais qui n’a aucune conscience de ce qui est contrairement au personnage de Jean Paul Sartre qui, par son triomphalisme, se dit maître de son propre destin.

Omar Khatab Gueye

Chroniqueur littéraire au journal Kritik

 

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